En bref
- Le Picon a été inventé par un Marseillais d’adoption en Algérie pour soigner le paludisme
- L’ancienne usine historique se trouve toujours au boulevard National avec une verrière Eiffel
- Les “picons” désignaient autrefois les oranges pelées vendues sur le Vieux-Port
Si vous commandez un demi-picon dans une brasserie lilloise ou strasbourgeoise, on vous servira une institution locale. Pourtant, peu de gens savent que cette boisson emblématique du Nord puise ses racines sous le soleil de la cité phocéenne. L’histoire du picon marseille est celle d’une aventure industrielle et médicale fascinante qui a démarré ici, bien loin des briques rouges et des houblonnières.
Il faut remonter le temps pour comprendre comment cet apéritif amer a conquis le monde avant de tomber dans un relatif oubli dans sa ville natale. C’est une histoire de soldats, d’épidémies et d’oranges, des ingrédients qui ont façonné une partie de l’identité marseillaise au XIXe siècle.
Aujourd’hui, il reste des traces tangibles de ce passé glorieux dans nos rues. Il suffit de lever les yeux au bon endroit pour voir ressurgir le fantôme de Gaétan Picon et de son empire. On vous emmène redécouvrir cette épopée méconnue qui lie à jamais Marseille à cet amer couleur caramel.
De Gênes à l’Afrique : la naissance d’un remède militaire
Tout commence avec Gaétan Picon. Né dans la région de Gênes, il débarque à Marseille avec sa famille en 1815. La ville est alors une terre d’accueil et d’opportunités. Le jeune homme s’intéresse très vite à la chimie et effectue son apprentissage dans une distillerie située entre Aix et Marseille.
L’histoire s’accélère en 1830. Gaétan Picon s’engage dans l’armée française lors de la conquête de l’Algérie. Les conditions sur place sont rudes. La chaleur est accablante et l’eau souvent impropre à la consommation. Les troupes sont décimées par les maladies tropicales.
Frappé lui-même par le paludisme et la “fièvre maligne”, l’apprenti distillateur décide de créer son propre remède. Il utilise ses connaissances pour élaborer une mixture capable de faire tomber la fièvre et de désaltérer les soldats malades.
Voici les ingrédients clés de sa recette originale :
- Des zestes d’oranges fraîches et séchées pour le goût
- De la gentiane, plante de montagne aux vertus médicinales
- Du quinquina, dont on extrait la quinine pour lutter contre la fièvre
- De l’eau-de-vie pour faire macérer le tout
Le succès est immédiat. La potion guérit Gaétan Picon et se répand comme une traînée de poudre dans les rangs de l’armée. Les soldats, pour adoucir l’amertume, la coupent avec de l’eau. Sans le savoir, ils viennent d’inventer l’apéritif qui fera la fortune de son créateur.
Le retour triomphal et l’Amer Africain
Dès 1837, Picon flaire le potentiel commercial et lance sa boisson sous le nom d’Amer Africain. Il s’installe d’abord à Philippeville (aujourd’hui Skikda) puis à Alger. Mais c’est une initiative audacieuse qui va propulser la marque sur la scène internationale.
En 1862, Jean-Baptiste Nouvion, sous-préfet de Philippeville, force un peu le destin. Contre l’avis de Gaétan Picon qui refusait de participer, il envoie une caisse d’Amer Africain à l’Exposition Universelle de Londres. Le jury est conquis et décerne une médaille de bronze à ce breuvage unique.
Fort de cette reconnaissance, Gaétan Picon rentre en métropole pour voir plus grand. Il choisit naturellement Marseille pour établir sa première grande usine en 1886. La production industrielle peut commencer, et le nom change pour devenir simplement l’Amer Picon.
L’usine du Boulevard National : un patrimoine industriel caché
L’usine historique de Marseille ne se trouvait pas n’importe où. Elle a été érigée dans le quartier de Saint-Mauront, au début du boulevard National. C’est un complexe immense de plus de 4500 m², construit sur un terrain racheté à des religieuses par les héritiers de Gaétan.
L’architecte Louis Peyron a conçu un bâtiment fonctionnel mais élégant, typique de l’architecture industrielle de la fin du XIXe siècle. Le cœur de l’usine abritait une zone d’embouteillage et des chais gigantesques.
Si vous passez aujourd’hui au 38 rue de la Rotonde ou sur le boulevard National, ouvrez l’œil. Malgré la transformation des lieux en lofts et bureaux, la façade raconte encore cette histoire. On peut y observer des détails architecturaux qui ne trompent pas sur l’origine du bâtiment.
Voici les éléments à repérer sur les façades rénovées :
- Les initiales P et C entrelacées (pour Picon et Compagnie)
- Des sculptures de fruits et de feuilles d’oranger réalisées par Ingénu Frétigny
- Le buste de Gaétan Picon trônant au-dessus d’une entrée côté boulevard
- L’inscription “ABRI” peinte en 1938, vestige de la défense passive
À l’intérieur, invisible depuis la rue, se cache un trésor : une verrière classée de 800 m² signée par les ateliers de Gustave Eiffel. Elle inondait de lumière les ouvriers qui s’affairaient à la production de l’amer.
La vie de quartier autour de la fabrique Picon
L’usine n’était pas qu’un lieu de production, c’était le poumon du quartier. Les effluves d’orange embaumaient les rues avoisinantes. Le personnel logeait souvent sur place, dans des immeubles adjacents rue du Coq ou rue de la Rotonde.
Une économie parallèle s’était même développée autour de l’activité. L’usine n’utilisait que les zestes (les écorces) pour la macération. Il restait donc des tonnes de fruits pelés, parfaitement comestibles, dont l’industriel ne savait que faire.
Ces oranges étaient revendues à bas prix à des maraîchères locales. On les appelait les “picons”. Ces femmes descendaient ensuite vendre ces fruits bon marché sur le Vieux-Port ou au Cours Julien. Cette pratique a marqué la culture populaire locale.
Cette simplicité rappelle la tradition méditerranéenne de l’aïoli, où rien ne se perd et tout se transforme. D’ailleurs, la “marchande de picons” est devenue un personnage à part entière. Elle figure même parmi les santons traditionnels des crèches marseillaises, immortalisant ce petit métier disparu.
Du soleil de Provence aux brasseries du Nord
Pourquoi le Picon est-il aujourd’hui associé au Nord et à l’Est de la France ? C’est une question de mode de consommation. À l’origine, à Marseille, on le buvait avec de l’eau et des glaçons, comme un médicament rafraîchissant ou un pastis.
Le tournant s’opère dans les années 1960. On commence à mélanger l’amer avec de la bière. Cette association séduit massivement les régions brassicoles. Le “Picon-Bière” devient une institution dans le Nord, en Alsace et en Belgique, éclipsant la consommation traditionnelle sudiste.
L’usine de Marseille a fermé ses portes en 1958, marquant la fin de l’ancrage local de la production. La marque a changé de mains plusieurs fois et appartient désormais à des grands groupes internationaux. Pourtant, la gamme s’est diversifiée pour tenter de reconquérir différents palais.
On distingue aujourd’hui plusieurs variantes :
- Le Picon Bière : la recette originale (18°) pour accompagner une blonde
- Le Picon Club : une version destinée à être bue avec du vin blanc sec
- Le Picon Citron : une déclinaison plus acidulée pour les cocktails
Le Picon dans la culture populaire : de Pagnol à Belmondo
Si la boisson se fait rare sur les comptoirs marseillais actuels, elle reste gravée dans le marbre culturel de la ville. Marcel Pagnol a offert au Picon une publicité éternelle dans sa trilogie marseillaise.
Dans la célèbre scène du “verre à quatre tiers” du film Marius (1931), César enseigne à son fils la préparation d’un cocktail. Les ingrédients sont précis : un tiers de curaçao, un tiers de citron, un gros tiers de Picon et un grand tiers d’eau. C’est un classique au même titre que la soupe au pistou dans le patrimoine local.
Mais Pagnol n’est pas le seul à avoir célébré cet apéritif. Le cinéma et la chanson française ont régulièrement rendu hommage à cette bouteille iconique, l’associant souvent à une ambiance populaire et conviviale.
Quelques références cultes à connaître :
- Un singe en hiver (1962) : Belmondo s’enivre au Picon-bière à Tigreville face à Gabin
- Le Père Noël est une ordure (1982) : Zézette accuse son mari Félix d’avoir abusé du Picon-bière
- Renaud : Dans sa chanson “Pochtron”, il qualifie le mélange de “redoutable”
- Bourvil : Il réclame son “Picon citron” dans le poème “Père nourricier”
Que reste-t-il du Picon à Marseille aujourd’hui ?
Depuis la fermeture de l’usine en 1958, la marque n’a plus d’attache officielle en Provence. Le site a connu plusieurs vies. Il a été racheté par EDF pour servir de parking et de locaux techniques, avant d’être revendu et morcelé.
Aujourd’hui, l’ensemble immobilier du boulevard National connaît une renaissance. Des investisseurs et des passionnés ont rénové les façades entre 2018 et 2020. Un artiste de “Massilia Graffiti” a même réalisé une fresque reprenant une ancienne publicité sur une porte de garage, clin d’œil à l’histoire des lieux.
Les espaces intérieurs, avec leurs volumes impressionnants, ont trouvé de nouvelles vocations. C’est un exemple réussi de reconversion de patrimoine industriel en plein cœur de Marseille, même si l’accès reste privé.
Voici ce que l’on trouve désormais dans l’ancienne usine :
- Des lofts d’habitation atypiques sous les toits
- Des bureaux pour des entreprises et cabinets libéraux
- Le siège du journal satirique local “Le Ravi”
- Une salle de bal rachetée par des danseurs
- Des garages pour les résidents sous les hautes voûtes
Même si le Picon se boit moins sur le Vieux-Port que le pastis, il reste un enfant du pays. En passant devant le numéro 38 de la rue de la Rotonde, ayez une pensée pour Gaétan Picon. C’est ici, entre ces murs, qu’il a transformé son remède contre la fièvre en un apéritif de légende.